Discours de Margareta Winberg,
Députée vice-première ministre,
à l'université Humboldt, Berlin, Allemagne, 17 Juin 2003
(traduction libre : Kim Cornelissen)
     
 

Je suis ravie d'avoir cette opportunité de présenter une conférence à votre prestigieuse université. Aujourd'hui, celle-ci s'intitule : " La gouvernance féministe en pratique : le statut de l'égalité des genres en Allemagne et en Suède ".

J'aimerais débuter en vous dressant le portrait d'une société dans laquelle les femmes et les hommes seraient véritablement égaux. Quelles en seraient les caractéristiques ? Telle que je la vois, il s'agirait d'une société où les femmes et les hommes auraient le même droit au travail payé - parce qu'un emploi rémunéré permet d'avoir de l'argent dans son portefeuille ou sa bourse. Il s'agit du fondement même de l'égalité.

C'est une société où il n'y a pas de différences de salaires entre les femmes et les hommes qui effectuent le même travail.

C'est une société où il serait aussi naturel pour une femme d'être pilote d'avion et pour un homme d'être infirmier.

C'est une société dans laquelle les frontières traditionnelles auraient été franchies, en ce qui a trait à la définition de ce qu'est une femme ou un homme.

Une société d'égalité des genres est une société dans laquelle la violence ou la répression envers les femmes est absente.

Une société d'égalité des genres est une société où le viol n'existe pas. Être égaux et égales sous-tend également le respect envers l'autre. Dans une société égalitaire, l'oppression n'a pas lieu d'être, ni l'attitude visant à reconnaître moins la valeur d'une personne, selon le genre de celle-ci.

Il y a beaucoup à gagner de vivre dans une telle société. Il y a plus de chances que les hommes soient matures et " adultes ", en vivant dans une société plus libérale, qui leur permet de montrer ce qu'ils ressentent, en participant pleinement à la vie de leurs enfants et de leurs amis. Le rôle traditionnel actuel des hommes est celui de pourvoyeur, les obligeant à travailler continuellement et à perdre ainsi du temps qu'ils auraient pu passer avec leurs enfants parce que c'est ainsi qu'ils sont " supposés " se comporter. Le stéréotype extrême de l'homme est de demeurer toujours grand et fort, alors qu'il se sent faible et peu de choses.

Les femmes aussi profiteraient d'une société égalitaire. Les femmes n'auraient pas à travailler dans deux emplois, tel que c'est le cas actuellement. Elles n'auraient pas toujours à veiller et à s'occuper des autres Il n'y a aucune évidence génétique suggérant que les femmes sont mieux outillées que les hommes pour s'occuper des autres. Il s'agit d'un biais culturel inhérent au concept de " femme ".

De nos jours, les Suédoises et Suédois ont des droits formels - mais cela ne signifie pas que nous vivons dans une société égalitaire - la preuve réside dans le trafic des femmes pour la prostitution, dans la violence des hommes envers les femmes, dans le fait que les femmes gagnent moins d'argent que les hommes. Tout comme en Allemagne, il est possible de démontrer que les Suédoises et les Suédois ne sont pas traités différemment en société. Nous savons que les Suédois malades ont plus de chances d'être transportés par ambulance à l'hôpital que les Suédoises malades. Il y a plus de chance également que l'ambulance utilise les sirènes et les girophares pour le Suédois que la Suédoises, que les médicaments sont encore testés sur les hommes et ce, même lorsqu'ils sont destinées aux femmes, que le soin des aînés est plus disponible pour les Suédois et ce, même si les Suédoises vivent plus longtemps qu'eux actuellement.

En ce qui a trait à l'Allemagne, nous savons que le système d'assurance sociale basé sur la famille limite de façon considérable les chances des femmes de travailler et de gagner un salaire, et que la loi allemande sur l'Assurance-soins, implantée en 1995,
a confirmé la profession de pourvoyeurs de soins comme étant " féminine ".

L'Allemagne et la Suède ne sont pas des sociétés égalitaires. C'est pourquoi il est si important de travailler politiquement afin que cette situation change. Il s'agit d'une tâche considérable, mais je pense que c'est également un travail fort excitant.

À l'heure actuelle, la Suède a un gouvernement féministe - le premier au monde. Je pense que le gouvernement est féministe parce qu'il considère que la structure du pouvoir est basée sur le genre et ce, peu importe les classes. La structure du pouvoir qui s'applique à toutes les classes sociales et de façon quotidienne sous-tend la théorie que les hommes sont supérieurs et les femmes inférieures. Les hommes ont plus d'options - ils peuvent choisir leur destinées et gagnent des salaires plus élevés que les femmes. Le gouvernement suédois utilise le féminisme comme outil de compréhension du système du pouvoir actuel. Une fois mieux compris et avec la volonté, nous pouvons changer ce système.

Le principe de base de l'idéologie sociale démocrate en matière d'égalité des genres, est le droit à l'emploi. Actuellement, en Suède, les femmes ont à peu près le même taux d'activité que les hommes.

Le filet social suédois est basé sur un modèle de double-revenu familial. En d'autres terme, la Suède a adopté un concept de citoyenneté sociale non-sexué. Si l'on met à part les circonstances reliées directement à la naissance, les Suédoises qui sont mariées ont la même couverture légale, en ce qui a trait au travail, à l'impôt et à la sécurité sociale que les hommes. Il n'existe pas de particularités qui s'appliquent aux femmes à titre d'épouses.

L'État suédois a implanté un système de taxation individuelle, un financement public important réservé à la petite enfance, ainsi que des congés parentaux diversifiés et généreux, afin d'encourager les épouses/mères à demeurer en emploi rémunéré.

Le modèle à double-revenu familial contraste de façon saisissante avec le modèle d'état-providence allemand, conçu autour du concept de revenu simple provenant de l'homme pourvoyeur.


Le modèle suédois a été conçu d'après une expérience nationale particulière, caractérisée par une industrialisation tardive, une pauvreté répandue et une série de défis démographiques très importants : émigration massive et baisse marquée de la fertilité. Contrairement à d'autres pays européens, la Suède a été dépendante pendant longtemps du travail rémunéré des femmes.

La baisse de la fertilité a permis de constater qu'une intervention étatique importante était nécessaire pour soutenir les familles avec enfants. Les politiques sociales suédoises ont reconnu depuis longtemps le double rôle des femmes comme mères et pourvoyeuses.

Nous observons actuellement l'émancipation des femmes et la crise de la famille à simple revenu de l'homme pourvoyeur. Ces changements marqués, tant dans les modèles familiaux qu'en démographique, et tant en Allemagne qu'en Europe dans son ensemble, constituent un défi pour l'ensemble de la société européenne.

Il est intéressant de voir que tous les leaders européens - qui sont surtout des hommes - se joignent en chœur pour déclarer : "Il faut avoir plus d'enfants ! La tendance démographique actuelle est une menace pour la croissance économique et la prospérité ! ". Mais il n'est pas possible de forcer les gens à avoir plus d'enfants. Les gens doivent avoir un niveau de vie décent avant de sentir l'intérêt de mettre des enfants au monde. Selon le ministre allemand des affaires sociales, les femmes de l'Allemagne de l'Est ont retardé leurs projets d'avoir des enfants dans l'attente de conditions plus favorables sur le marché du travail et d'un meilleur filet social. Cette situation est très intéressante parce qu'elle démontre le choix que les Allemandes ont fait elles-mêmes, personnellement.

On peut constater aisément qu'en ce moment, les Européennes sont forcées de faire le choix entre la carrière ou les enfants. Plutôt qu'avoir des enfants, les femmes considèrent que leur carrière et leur indépendance est prioritaire. Plusieurs d'entre elles choisissent de ne pas avoir le double fardeau issu de la combinaison travail/enfants.

En Suède, où le système de soutien à la petite enfance et à la famille est bien développé, les femmes n'ont pas autant à choisir entre la carrière et la famille. Mais il est important de mentionner qu'il reste encore beaucoup de travail à faire auprès des familles afin que celles-ci soient plus égalitaires. On constate également qu'un système individualisé d'assurance-sociale permet aux femmes d'être plus indépendantes puisque la situation financière des épouses n'est pas liée à celle de leurs maris.

Les systèmes sociaux basés sur le modèle familial traditionnel désavantagent les femmes - puisque les femmes ont généralement des salaires moins élevés que les hommes, le type de taxation traditionnel désavantage les femmes salariées. Conséquemment, il devient alors logique qu'elles demeurent plutôt à la maison.

En Suède, nous considérons que les femmes doivent avoir l'opportunité de choisir elles-mêmes. Les femmes ne doivent pas être moins obligées que les hommes de gagner elles-mêmes leur salaire - de payer leurs impôts - et de gagner elles-mêmes leur pension. Les travaux suédois en matière d'égalité des genres sont reliées étroitement au droit à travailler et au principe de base que l'individu est la plus petite cellule de la société.

Pour atteindre une société égalitaire pour les femmes et les hommes, nous avons besoin d'un outil. À la conférence de Beijing en 1995, tous les pays ont accepté le Gender Mainstreaming comme outil. Ce concept d'égalité permet de mettre parfaitement en lumière de nouveaux aspects de la réalité, qui révèle les différences entre la situation des femmes et des hommes, tout en étant une méthode facile à appliquer sur le terrain. Il s'agit tout simplement de répondre à la question suivante avant de prendre une décision : comment cette décision affectera-t-elle les femmes et les hommes ?

Actuellement, en Suède, nous sensibilisons et formons tous les ministres, les secrétaires d'État et les fonctionnaires des différents ministères à l'approche du "gender mainstreaming " afin de créer une politique féministe. Nous utilisons également l'approche légale.

Je vous mentionne par exemple la Loi sur l'achat de services sexuels. Cette loi, unique en elle-même, a été implantée en Suède en 1999 et déclare que l'achat de services sexuels est une offense criminelle, tout en ne criminalisant pas la prostituée. Nous avons créé cette loi parce que nous voyons le phénomène selon une approche de pouvoir - les hommes ont la possibilité de ne pas choisir d'acheter des services sexuels alors que les prostituées, plus souvent qu'autrement, proviennent des groupes les plus marginalisés de la société qui, souvent, n'ont pas de choix.

En conclusion, il y a encore beaucoup à faire afin d'atteindre l'objectif d'être dans une société où les hommes ne frappent pas les femmes et où la violence n'est pas une option; une société où les filles peuvent rugir comme les lions, jouer avec les autos et frapper des ballons; où les gars peuvent danser le ballet et faire de la couture ou de la cuisine, sans que cela semble bizarre. Nous voulons travailler afin de libérer la société des préjugés et de la répression. Notre objectif est de créer une société égalitaire pour les femmes et les hommes. Et voilà le défi que doivent relever les gens, tant en politique que les autres, tant en Allemagne qu'en Suède.

Merci.

(version anglaise originale)

         
         
         
 

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