Je
suis ravie d'avoir cette opportunité de présenter
une conférence à votre prestigieuse université.
Aujourd'hui, celle-ci s'intitule : " La gouvernance féministe
en pratique : le statut de l'égalité des genres
en Allemagne et en Suède ".
J'aimerais
débuter en vous dressant le portrait d'une société
dans laquelle les femmes et les hommes seraient véritablement
égaux. Quelles en seraient les caractéristiques
? Telle que je la vois, il s'agirait d'une société
où les femmes et les hommes auraient le même droit
au travail payé - parce qu'un emploi rémunéré
permet d'avoir de l'argent dans son portefeuille ou sa bourse.
Il s'agit du fondement même de l'égalité.
C'est
une société où il n'y a pas de différences
de salaires entre les femmes et les hommes qui effectuent le
même travail.
C'est
une société où il serait aussi naturel
pour une femme d'être pilote d'avion et pour un homme
d'être infirmier.
C'est
une société dans laquelle les frontières
traditionnelles auraient été franchies, en ce
qui a trait à la définition de ce qu'est une femme
ou un homme.
Une
société d'égalité des genres est
une société dans laquelle la violence ou la répression
envers les femmes est absente.
Une
société d'égalité des genres est
une société où le viol n'existe pas. Être
égaux et égales sous-tend également le
respect envers l'autre. Dans une société égalitaire,
l'oppression n'a pas lieu d'être, ni l'attitude visant
à reconnaître moins la valeur d'une personne, selon
le genre de celle-ci.
Il
y a beaucoup à gagner de vivre dans une telle société.
Il y a plus de chances que les hommes soient matures et "
adultes ", en vivant dans une société plus
libérale, qui leur permet de montrer ce qu'ils ressentent,
en participant pleinement à la vie de leurs enfants et
de leurs amis. Le rôle traditionnel actuel des hommes
est celui de pourvoyeur, les obligeant à travailler continuellement
et à perdre ainsi du temps qu'ils auraient pu passer
avec leurs enfants parce que c'est ainsi qu'ils sont "
supposés " se comporter. Le stéréotype
extrême de l'homme est de demeurer toujours grand et fort,
alors qu'il se sent faible et peu de choses.
Les
femmes aussi profiteraient d'une société égalitaire.
Les femmes n'auraient pas à travailler dans deux emplois,
tel que c'est le cas actuellement. Elles n'auraient pas toujours
à veiller et à s'occuper des autres Il n'y a aucune
évidence génétique suggérant que
les femmes sont mieux outillées que les hommes pour s'occuper
des autres. Il s'agit d'un biais culturel inhérent au
concept de " femme ".
De
nos jours, les Suédoises et Suédois ont des droits
formels - mais cela ne signifie pas que nous vivons dans une
société égalitaire - la preuve réside
dans le trafic des femmes pour la prostitution, dans la violence
des hommes envers les femmes, dans le fait que les femmes gagnent
moins d'argent que les hommes. Tout comme en Allemagne, il est
possible de démontrer que les Suédoises et les
Suédois ne sont pas traités différemment
en société. Nous savons que les Suédois
malades ont plus de chances d'être transportés
par ambulance à l'hôpital que les Suédoises
malades. Il y a plus de chance également que l'ambulance
utilise les sirènes et les girophares pour le Suédois
que la Suédoises, que les médicaments sont encore
testés sur les hommes et ce, même lorsqu'ils sont
destinées aux femmes, que le soin des aînés
est plus disponible pour les Suédois et ce, même
si les Suédoises vivent plus longtemps qu'eux actuellement.
En
ce qui a trait à l'Allemagne, nous savons que le système
d'assurance sociale basé sur la famille limite de façon
considérable les chances des femmes de travailler et
de gagner un salaire, et que la loi allemande sur l'Assurance-soins,
implantée en 1995,
a confirmé la profession de pourvoyeurs de soins comme
étant " féminine ".
L'Allemagne et la Suède ne sont pas des sociétés
égalitaires. C'est pourquoi il est si important de travailler
politiquement afin que cette situation change. Il s'agit d'une
tâche considérable, mais je pense que c'est également
un travail fort excitant.
À
l'heure actuelle, la Suède a un gouvernement féministe
- le premier au monde. Je pense que le gouvernement est féministe
parce qu'il considère que la structure du pouvoir est
basée sur le genre et ce, peu importe les classes. La
structure du pouvoir qui s'applique à toutes les classes
sociales et de façon quotidienne sous-tend la théorie
que les hommes sont supérieurs et les femmes inférieures.
Les hommes ont plus d'options - ils peuvent choisir leur destinées
et gagnent des salaires plus élevés que les femmes.
Le gouvernement suédois utilise le féminisme comme
outil de compréhension du système du pouvoir actuel.
Une fois mieux compris et avec la volonté, nous pouvons
changer ce système.
Le
principe de base de l'idéologie sociale démocrate
en matière d'égalité des genres, est le
droit à l'emploi. Actuellement, en Suède, les
femmes ont à peu près le même taux d'activité
que les hommes.
Le
filet social suédois est basé sur un modèle
de double-revenu familial. En d'autres terme, la Suède
a adopté un concept de citoyenneté sociale non-sexué.
Si l'on met à part les circonstances reliées directement
à la naissance, les Suédoises qui sont mariées
ont la même couverture légale, en ce qui a trait
au travail, à l'impôt et à la sécurité
sociale que les hommes. Il n'existe pas de particularités
qui s'appliquent aux femmes à titre d'épouses.
L'État
suédois a implanté un système de taxation
individuelle, un financement public important réservé
à la petite enfance, ainsi que des congés parentaux
diversifiés et généreux, afin d'encourager
les épouses/mères à demeurer en emploi
rémunéré.
Le
modèle à double-revenu familial contraste de façon
saisissante avec le modèle d'état-providence allemand,
conçu autour du concept de revenu simple provenant de
l'homme pourvoyeur.
Le modèle suédois a été conçu
d'après une expérience nationale particulière,
caractérisée par une industrialisation tardive,
une pauvreté répandue et une série de défis
démographiques très importants : émigration
massive et baisse marquée de la fertilité. Contrairement
à d'autres pays européens, la Suède a été
dépendante pendant longtemps du travail rémunéré
des femmes.
La
baisse de la fertilité a permis de constater qu'une intervention
étatique importante était nécessaire pour
soutenir les familles avec enfants. Les politiques sociales
suédoises ont reconnu depuis longtemps le double rôle
des femmes comme mères et pourvoyeuses.
Nous
observons actuellement l'émancipation des femmes et la
crise de la famille à simple revenu de l'homme pourvoyeur.
Ces changements marqués, tant dans les modèles
familiaux qu'en démographique, et tant en Allemagne qu'en
Europe dans son ensemble, constituent un défi pour l'ensemble
de la société européenne.
Il
est intéressant de voir que tous les leaders européens
- qui sont surtout des hommes - se joignent en chœur pour
déclarer : "Il faut avoir plus d'enfants ! La tendance
démographique actuelle est une menace pour la croissance
économique et la prospérité ! ". Mais
il n'est pas possible de forcer les gens à avoir plus
d'enfants. Les gens doivent avoir un niveau de vie décent
avant de sentir l'intérêt de mettre des enfants
au monde. Selon le ministre allemand des affaires sociales,
les femmes de l'Allemagne de l'Est ont retardé leurs
projets d'avoir des enfants dans l'attente de conditions plus
favorables sur le marché du travail et d'un meilleur
filet social. Cette situation est très intéressante
parce qu'elle démontre le choix que les Allemandes ont
fait elles-mêmes, personnellement.
On
peut constater aisément qu'en ce moment, les Européennes
sont forcées de faire le choix entre la carrière
ou les enfants. Plutôt qu'avoir des enfants, les femmes
considèrent que leur carrière et leur indépendance
est prioritaire. Plusieurs d'entre elles choisissent de ne pas
avoir le double fardeau issu de la combinaison travail/enfants.
En
Suède, où le système de soutien à
la petite enfance et à la famille est bien développé,
les femmes n'ont pas autant à choisir entre la carrière
et la famille. Mais il est important de mentionner qu'il reste
encore beaucoup de travail à faire auprès des
familles afin que celles-ci soient plus égalitaires.
On constate également qu'un système individualisé
d'assurance-sociale permet aux femmes d'être plus indépendantes
puisque la situation financière des épouses n'est
pas liée à celle de leurs maris.
Les
systèmes sociaux basés sur le modèle familial
traditionnel désavantagent les femmes - puisque les femmes
ont généralement des salaires moins élevés
que les hommes, le type de taxation traditionnel désavantage
les femmes salariées. Conséquemment, il devient
alors logique qu'elles demeurent plutôt à la maison.
En
Suède, nous considérons que les femmes doivent
avoir l'opportunité de choisir elles-mêmes. Les
femmes ne doivent pas être moins obligées que les
hommes de gagner elles-mêmes leur salaire - de payer leurs
impôts - et de gagner elles-mêmes leur pension.
Les travaux suédois en matière d'égalité
des genres sont reliées étroitement au droit à
travailler et au principe de base que l'individu est la plus
petite cellule de la société.
Pour
atteindre une société égalitaire pour les
femmes et les hommes, nous avons besoin d'un outil. À
la conférence de Beijing en 1995, tous les pays ont accepté
le Gender Mainstreaming comme outil. Ce concept d'égalité
permet de mettre parfaitement en lumière de nouveaux
aspects de la réalité, qui révèle
les différences entre la situation des femmes et des
hommes, tout en étant une méthode facile à
appliquer sur le terrain. Il s'agit tout simplement de répondre
à la question suivante avant de prendre une décision
: comment cette décision affectera-t-elle les femmes
et les hommes ?
Actuellement,
en Suède, nous sensibilisons et formons tous les ministres,
les secrétaires d'État et les fonctionnaires des
différents ministères à l'approche du "gender
mainstreaming " afin de créer une politique féministe.
Nous utilisons également l'approche légale.
Je
vous mentionne par exemple la Loi sur l'achat de services sexuels.
Cette loi, unique en elle-même, a été implantée
en Suède en 1999 et déclare que l'achat de services
sexuels est une offense criminelle, tout en ne criminalisant
pas la prostituée. Nous avons créé cette
loi parce que nous voyons le phénomène selon une
approche de pouvoir - les hommes ont la possibilité de
ne pas choisir d'acheter des services sexuels alors que les
prostituées, plus souvent qu'autrement, proviennent des
groupes les plus marginalisés de la société
qui, souvent, n'ont pas de choix.
En
conclusion, il y a encore beaucoup à faire afin d'atteindre
l'objectif d'être dans une société où
les hommes ne frappent pas les femmes et où la violence
n'est pas une option; une société où les
filles peuvent rugir comme les lions, jouer avec les autos et
frapper des ballons; où les gars peuvent danser le ballet
et faire de la couture ou de la cuisine, sans que cela semble
bizarre. Nous voulons travailler afin de libérer la société
des préjugés et de la répression. Notre
objectif est de créer une société égalitaire
pour les femmes et les hommes. Et voilà le défi
que doivent relever les gens, tant en politique que les autres,
tant en Allemagne qu'en Suède.
Merci.
(version
anglaise originale) |